mercredi 23 mars 2016

C comme Cris d'animaux



- Le 13 mars 1916, le 57e RI occupe depuis de longs mois un secteur autour de Verneuil et Beaulne ; les ruines de ce village de ce village sont entièrement parcourues de tranchées et de bastions défensifs aménagés par les Français. A quelques mètres devant eux se trouvent leurs ennemis, qui eux aussi réalisent de fréquents travaux d’aménagement et de réparation pendant ces semaines « calmes » au Chemin des Dames, essentiellement marquées par des duels d’artillerie.

- « Au point 46, Beaulne, les Allemands ont essayé de réparer les brèches faites dans leur réseau par nos torpilles. Probablement pour couvrir le bruit de ces travaux, quelques Allemands, dans la tranchée, se sont livrés à des manifestations d’hilarité folle, ricanant, imitant le cri du coq, le hennissement du cheval, etc… Une de nos mitrailleuses et le feu de nos guetteurs ont considérablement gêné les travailleurs ennemis. »


(Source : SHD, JMO du 57e RI)

samedi 6 février 2016

A comme Alcool



- « Aujourd’hui, il est question d’une affaire bien navrante. Un homme originaire de Camors s’est querellé avec un officier. Le soldat était ivre et a tiré sur l’autre qui lui cherchait noise. La balle a éraflé l’épaule de l’officier. Ce n’était pas la première fois que l’officier s’en prenait à ce soldat-là ; il lui arrivait souvent de lui faire des histoires, de le menacer de sanctions. A dix heures du soir, Bihouise était condamné à mort et, à une heure du matin, on l’exécutait : douze balles dans la peau. A mettre sur le compte de la boisson, une fois de plus ! Mais, nous pensons cependant tous ici qu’il n’y avait tout de même pas là de quoi mettre un homme à mort. » (Loeiz Herrieu, Le tournant de la mort)


- François Bihouise a 36 ans quand commence la guerre ; il est scieur de long à Camors et célibataire. Le breton est mobilisé au sein du 88e RIT et se retrouve dans le secteur du Chemin des Dames à partir d’octobre 1914 (Oulches, Vassogne, Oeuilly).

- Le 23 décembre, il est sanctionné de 8 jours de prison par son capitaine pour s’être enivré (une première punition lui avait été infligé pendant son service militaire pour le même motif, en 1902).
- François Bihouise est ensuite affecté comme coiffeur à la Compagnie Hors-Rang de son régiment, à Blanzy. Le 11 mai 1915 au soir, le caporal Intès le réprimande alors qu’il est ivre et cause « du scandale » ; le lendemain, le sous-lieutenant Louis Grillet, à qui on a rapporté les faits, le réprimande, lui interdit de quitter son cantonnement et lui promet une punition. Après son repas, l’officier est touché d’une balle à l’épaule gauche alors qu’il sort de sa « popote » (la blessure est légère selon le compte-rendu médical).
- On arrête Bihouise en flagrant délit, l’arme dans les mains, en présence de plusieurs autres personnes. Celui-ci des défend devant les gendarmes en prétendant que Grillet l’a menacé de mort (sans pouvoir présenter de témoins pour appuyer ses dires) et qu’il souhaitait faire peur à son supérieur, non le tuer.

- Après une enquête rapide confirmant les faits et les dires de l’officier, le général (26e DI) convoque immédiatement un Conseil de guerre spécial présidé par le commandant Mathieu (34e RI), qui est accompagné par le sous-lieutenant Lemoine (10e Hussards) et l’adjudant Delandrevie (34e RI).
- Bihouise est condamné à mort (il est jugé coupable de meurtre par préméditation à l’unanimité, avec guet-apens par 2 juges sur 3), ainsi qu’à la dégradation militaire.
- Dans la nuit du 12 au 13 mai 1915, François Bihouise est exécuté à Maizy, sur la route de Glennes, de huit balles (le coup de grâce est nécessaire), devant les troupes de la division assemblées en armes.

- Il est enterré aujourd’hui dans la nécropole nationale de Pontavert.







 (Source SHD)


jeudi 24 décembre 2015

O comme Opportunisme



- Après deux semaines de repos autour de Brenelle et Paars, le 306e RI revient en première ligne le 15 décembre 1915, dans le Bois-Morin au sud de Vailly.

- Le général Taufflieb, qui commande la 69e DI à laquelle il est rattaché, lui donne immédiatement des ordres d’action : « Il y aurait lieu de profiter de la crue de l’Aisne pour chercher à s’emparer des Maisons Brûlées et si possible du retour d’eau ». Depuis plusieurs jours en effet, de très fortes pluies gonflent la rivière, ce qui commence à poser de gros problèmes matériels aux deux armées. Dans le secteur de Vailly, ce sont les Allemands qui rencontrent des soucis lorsqu’il s’agit de franchir l’Aisne ou de défendre cette zone très plane et faite de nombreux points d’eau, naturels ou artificiels.

- Après une brève et forte préparation d’artillerie, la compagnie H (23e) commence l’attaque, commandée par le capitaine Grésy. Deux patrouilles de volontaires (sous-lieutenant de réserve Weingaertner / caporal Van Hove) dépasse la première tranchée allemande, dite de la Maison Brûlée, qui a été abandonnée ; une demi-section (sous-lieutenant Carlier) les suit quelques minutes plus tard.
- La première patrouille atteint le lieu dit la Poche d’Eau. « A ce moment le sous-lieutenant Weingaertner découvre deux abris dont l’entrée orientée face à l’ouest donne sur la poche d’eau. Il s’y porte rapidement et tandis que quelques grenades sont lancées sur l’entrée de l’un de ces abris qui se trouvait éclairé, il y pénètre revolver au poing et somme les Allemands qui l’occupent de se rendre. Ces derniers au nombre de 17 n’opposent aucune résistance et se rendent » (quatre sont blessés, ainsi que Weingaertner, par un éclat de grenade à la cuisse droite).
- Un poste avancé est immédiatement organisé sur le canal, qui permet d’empêcher une contre-attaque allemande vers 17 heures.
- Pendant la nuit, quatre soldats (Camus, Séguin, Léger, Brunet) demandent à pouvoir mener une  patrouille là où ils avaient vu tomber un soldat allemand dans l’après-midi : son cadavre est ramené dans les lignes françaises.



- Le lendemain, l’artillerie allemande « semble vouloir venger l’échec de la veille », empêchant les travaux défensifs et blessant deux soldats. Les 17 et 18, la même situation se reproduit, et une patrouille allemande est même repoussée sans pertes côté français.

- Le dimanche 19, le bombardement allemand est encore plus fort : il devient évident qu’une action terrestre se prépare. Les Français s’y préparent mais la liaison entre les anciennes et les nouvelles tranchées est rendue difficile par l’artillerie ennemie ; l’ensemble des hommes disponible est utilisé, il n’y a plus de réserve…
- « A 15 heures 15, du retour d’eau, 2 fusées rouges et quantité de fusées blanches s’élèvent dans le ciel, puis une ligne de grenadiers que l’on peut évaluer à une section et suivie d’une autre de même force apparaissent. Les premiers s’avancent en lançant leurs grenades et tiennent le ligne S-N de la gare d’eau à la Villa Brûlée. Entre la première et la deuxième ligne qui progressent en rampant et par bonds, plusieurs hommes qui rampent également avancent en poussant devant eux trois mitrailleuses sur de petites roues. »
- Les Français tirent sur les assaillants dès que l’artillerie ennemie fait une pause, mais en vain : les Allemands reprennent ce qu’ils ont perdu le 15 et immédiatement s’installent défensivement.
- « A 17h30 en avant de nos tranchées du bateau-lavoir des cris de : « France, ne tirez plus » sont entendus. Mais en raison de l’obscurité, le commandant de compagnie craignant une ruse de la part de l’ennemi fait continuer le tir par salve. Cependant les appels devenant plus pressants, nos hommes demandent le nom de celui qui pousse ces cris ; le commandant de compagnie entend alors prononcer le nom de « Clément ». Le feu est alors arrêté car ce soldat appartient en effet à la première section de la compagnie H (23e). Il peut ainsi rentrer dans nos lignes et rendre compte que les sergents Thibaud et Lagache, le caporal Jany ainsi qu’une douzaine d’hommes se trouvent depuis 2 heures dans les abris métro dont les ouvertures ont été obstruées par les Allemands après y avoir projeté des grenades.
Le commandant de compagnie demande alors au soldat Clément d’aller donner à tous ces hommes l’ordre de regagner nos lignes coûte que coûte. Celui-ci réfléchit quelques secondes puis repart vers nos anciennes positions ; cinq minutes à peine se sont écoulées, que tout le détachement bondissant par-dessus les défenses ennemies qui les entourent, regagne nos lignes, ramenant un des nôtres blessé. Le lieutenant Gallet commandant la compagnie félicite le soldat Clément de son dévouement. »
- Dans la soirée, l’état-major du régiment demande une contre-attaque pour chasser les Allemands. Mais dans l’obscurité et face à un terrain rendu méconnaissable par les bombardements, les Français ne peuvent progresser face aux défenses allemandes.

- La situation redevient ce qu’elle était avant le 15 décembre. Au cours de cette journée, le 306e RI perd deux hommes décédés (le sergent Georges Ferrand et le soldat Léon Legat) et huit blessés.




A noter que René Grésy, chef de la compagnie, est tué à Verdun (au Mort-Homme pour être précis, où le 306e RI est anéanti et disparaît) quelques semaines plus tard, en mai 1916, après avoir été promu commandant.

Rémond Weingaertner, qui a mené l’attaque du 15, devenu lieutenant au 332e RI, meurt à Verdun lui aussi, en août 1917.




Source principale : JMO du 306e RI (cote 26 N 745/17)


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